"« Je trie ma bibliothèque." Pratiques de sélection et d’exclusion de et dans la littérature d’Europe de l’Est.

15 16 April 2026
salle de conférences de la MISHA

Organisation : Riva Evstifeeva, Victoire Feuillebois, *******

Ce colloque se propose d’étudier la thématique du triage du livre, de la sélection à l’exclusion, à la fois dans les pratiques de conservation et les représentations littéraires. Il prolonge une interrogation contemporaine sur la préservation du patrimoine, le rôle de la collection et les usages de sélection individuelle ou collective étudiées par Walter Benjamin dans Je déballe ma bibliothèque (1931) puis par Alberto Manguel dans Je remballe ma bibliothèque (2018). En effet, le tri est à la fois une pratique courante des bibliothèques, normalisée et nécessaire à leur fonctionnement, et une question contemporaine brûlante au spectre de ce qu’on appelle aujourd’hui la cancel culture. L’imaginaire du tri des livres est par ailleurs réactivé en contexte de conflit, où l’on observe souvent des cas d’autodafés ou de purge d’objets patrimoniaux susceptibles de justifier le terme de « libricide » élaboré par Rebecca Knuth en 2003. D’un autre côté, la guerre est aussi l’occasion de mettre en valeur la place des livres dans la constitution d’une mémoire culturelle collective ou d’une résistance à la violence des conflits, dans l’optique des pratiques de « lecture réparatrice » évoquée par Amy K. Levin au sujet de la guerre à grande échelle en Ukraine (Levin, 2024). L’objectif de ce colloque est de faire dialoguer représentations littéraires, questionnements contemporains sur l’articulation entre axiologie et patrimoine, ainsi que pratiques concrètes des bibliothécaires et autres « gens du livre » pour orienter ou transformer l’accès aux imprimés dans les situations où celui-ci est remis en cause.

Le colloque sera organisé autour de trois axes

  • « Politiques du tri de / dans la littérature : perspectives historiques, poétiques et critiques » 
    cet axe se penchera sur la mémoire et les représentations du triage des objets culturels et de la destruction des imprimés dans une perspective plurielle. D’un côté, il s’agit d’adopter une approche chronologique et historicisante pour isoler des moments où cette figuration est importante dans les lettres et de les relier à des épisodes, des configurations ou des mutations dans la sensibilité de l’ordre des « révolutions morales » (au nom de quoi réclame-t-on de trier les bibliothèques, privées ou publiques ? qui revendique ce geste et selon quelles modalités ?) ou des injonctions politiques (dans ce cas, quels sont les outils utilisés par les pouvoirs politiques pour organiser la sélection et la mise à l’écart de livres, pour quels résultats et avec quelle efficacité ?). De l’autre, on veillera aussi à développer une approche poétique et théorique, s’interrogeant à la fois sur les contournements concrets imaginés par les auteurs ou autrices et sur le potentiel théorique de cette réflexion sur l’autodafé ou l’œuvre disparue : quel est l’intérêt à utiliser le livre pour figurer la destruction du livre ? Pourquoi les œuvres fantômes (Nicolas Aude, 2022), détruites, brûlées hantent-elles les textes littéraires et que nous dit cette représentation ?
  • « Tri des livres, tri des lecteurs : entre pratiques de sélection et enjeux d’accessibilité » 
    cet axe permettra d’abord de se concentrer sur les pratiques en bibliothèques pour permettre l’accessibilité aux textes : comment ces institutions prennent-elles en compte les demandes contemporaines émanant des lecteurs et lectrices de réviser le canon au miroir de préoccupations politiques et morales contemporaines ? Comment la composition et l’organisation des collections reflète-t-elle la compréhension contemporaine du « canon » et de ce qui doit y figurer ? À l’autre bout du spectre, cette question pose le problème de l’articulation entre disparition et apparition des livres sur les « étagères féministes » (Sarah Ahmed, 2017) ou « décoloniales » (Victoria Donovan, 2024) où l’on se propose de mettre à l’écart certains textes hégémoniques dans une perspective de promotion de voix minorées : ce problème se pose de manière particulièrement aiguë dans le contexte de révision des méthodes propres au champ des études slaves, dans une perspective post-coloniale ou décoloniale. Ceci permet d’aborder
    la question du triage culturel dans une perspective orientée vers le lecteur, où c’est l’accès au livre qui est au centre des débats, davantage que sa conservation elle-même.
  • « du tri à l’annulation : enjeux axiologiques et éthiques » 
    cette dernière perspective permettra d’envisager la question sous un angle axiologique et éthique en se concentrant sur les transformations des modes de lecture contemporains : quelles valeurs président aux demandes contemporaines de triage et réorganisation du canon ? Quelle place occupe la notion de bibliodiversité au milieu de ces évolutions ? Comment l’ethical turn peut nous aider à comprendre ces transformations contemporaines ? Quelles sont les spécificités de la configuration contemporaine dans l’espace slave, en particulier au miroir de la guerre en Ukraine, où la pratique du libricide s’inscrit  la fois dans un contexte de conflit où chaque partie accuse l’autre de mener aussi une guerre à la culture et dans celui d’une mutation plus générale des pratiques culturelles ? Comment ces spécificités se reflètent-elles dans les pratiques linguistiques et artistiques contemporaines des auteurs ? Cet axe sera également l’occasion d’aborder la continuité entre pratiques de sélection culturelle et triage humain, le premier étant souvent le prolégomène de l’autre en situation de violence extrême, notamment en ce qui concerne auteurs et autrices. 

Co-organisé avec le projet ANR ArtAtWar, le colloque posera notamment la question de l’enjeu des arts vivants et patrimoniaux dans les régimes autoritaires et illibéraux

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