Séminaire interdisciplinaire d’épistémologie des sciences du religieux "Croyance, mythe, mystification. Les représentations collectives et leurs effets de Marc Bloch à Wittgenstein"
Rédigée au lendemain de la Grande guerre, dans l’environnement intellectuel de la nouvelle université de Strasbourg, la thèse de Marc Bloch sur Les rois thaumaturges (1924) offre un exemple unique et un cas d’école pour d’épistémologie des sciences humaines. L’originalité insigne de cet ouvrage tient au fait que son enquête documentaire est ordonnée à une question qui excède les limites du champ de la science historique traditionnellement entendue : c’est la question, jusque là surtout philosophique, de la croyance au pouvoir guérisseur de la personne royale, et à l’étrange pérennité de cette croyance tout au long du Moyen-Âge. Comment une telle croyance, si profondément irrationnelle, a-t-elle été possible ? Et comment même peut-elle survivre alors même que la royauté (comme c’est le cas en Angleterre) a cessé elle-même d’entretenir ce mythe ?
Quelle logique, ou bien – si le terme est inapproprié – quels enchaînements d’idées se cachent derrière ce qui passe aux yeux des modernes pour un parangon de croyance superstitieuse ? Pour tenter de répondre à cette question, Marc Bloch s’est tourné vers le comparatisme, et en particulier vers un des tout premiers essais d’anthropologie religieuse : le Rameau d’or de James Frazer.
Or la parenté de l’enquête menée par Marc Bloch sur le Moyen-Âge anglais et français avec les rites « primitifs » des îles Tonga étudiés par Frazer, inspire autant d’étonnement que de méfiance critique de la part de l’historien. Il en tire la conviction que « le miracle des écrouelles s’apparente indiscutablement à tout un système psychologique que l’on peut [...] qualifier de “primitif” ». Mais cet étonnement est aussitôt assorti d’une réserve critique : « Parmi les premiers missionnaires, beaucoup croyaient retrouver, chez les “sauvages”, plus ou moins effacées, toutes sortes de conceptions chrétiennes. Gardons-nous de commettre l’erreur inverse, et ne transportons pas les Antipodes tout entiers à Paris ou à Londres ».
C’est avec le même intérêt et la même perplexité que l’historien se tourne vers les travaux de l’anthropologue Lévy-Bruhl pour tenter de comprendre en quoi consiste cette survivance de « mentalité primitive » dans l’Occident médiéval. Quelques années plus tard, c’est cette même question qu’examine le jeune Wittgenstein dans ses Remarques sur le Rameau d’or (1930), avec une circonspection à la mesure de l’intérêt qu’il porte à ces croyances magiques. Comment comprendre que l’on puisse, dans la religion la plus pure comme dans la magie la plus superstitieuse, croire à l’incroyable par excellence ? La journée d’études s’attachera donc à étudier, à travers ce réseau de références anthropologiques, historiques et philosophiques, l’émergence d’une réflexion originale sur les notions de croyance, de « mentalité » religieuse, sans oublier la « question en retour » de savoir si la rationalité moderne est elle-même si bien immunisée qu’elle le pense contre ces formes d’illusions collectives affectant, « pathologiquement » dit-on, les sociétés primitives, comme les modernes. Au-delà de Frazer se profile la figure de David Hume, dont Wittgenstein et Bloch sont tous deux des lecteurs attentifs, mais chez qui Bloch semble détecter, paradoxalement, une certaine forme de naïveté propre à l’esprit des Lumières, qu’il dépasse lui-même par une forme d’empirisme radical, ou de phénoménologie de la croyance religieuse d’un genre nouveau, renouvelant en profondeur l’objet et la méthode de la science historique.

![[Translate to English:]](/websites/_processed_/0/4/csm_signature-unistra_9b5f16fc46.png)
![[Translate to English:]](/websites/_processed_/8/4/csm_logo-uha_827246ff15.png)
![[Translate to English:]](/websites/_processed_/0/e/csm_logo-cnrs_791a922340.png)
![[Translate to English:]](/websites/_processed_/1/1/csm_logo-rnmsh_3dacb03b13.png)