J’ai sauvé ma recherche. A partir du 16 février elle sera sur la scène
Pinar Selek
Militante de la poésie...
Enseignante-chercheuse- Département de Sociologie- Université de Côte d'Azur - URMIS
www.pinarselek.fr
Texte intégral du discours
Chères et chers collègues,
Les sciences sociales ne proposent pas seulement la compréhension des sujets conflictuels mais aussi une autre attitude, une autre façon de nommer et de penser ces problèmes, en dialogue avec ses interlocuteurs-interlocutrices pour qui la participation à la recherche devient transformatrice. Cette capacité de dénaturalisation, surtout dans des contextes autoritaires, peut déranger les pouvoirs politiques qui tentent de gouverner les émotions en favorisant le mépris de la théorie, de la réflexion, en banalisant l’absurdité. Ils attaquent alors la recherche. Le discours répressif et le processus judiciaire étouffent la voix réflexive des sciences sociales. La recherche devient un crime. Ce fut le cas de ma recherche ethnographique sur les dynamiques sociales de la mobilisation kurde en Turquie.
Même si les mécanismes militaro-autoritaires, après avoir confisqué et invisibilisé ma recherche, croient pouvoir accuser à perpétuité la chercheuse que je suis, je suis en train de sortir de ce mauvais film de science-fiction : car je viens de sauver ma recherche ! Vous savez que c’est ma recherche kidnappée, dépossédée et volée qui est la cause de ce Procès.
Ma recherche était née, en 1995, d'une prise de conscience de ma responsabilité face à une guerre liée au conflit kurde. À l’époque, parler d'un conflit social constituait un acte dangereux. J’ai refusé de plier devant cette folie. J'ai réfléchi, posé des questions, enquêté. Ainsi s'est construite une recherche-responsabilité qui m’a conduite à problématiser un mouvement social interdit, porté par une population minorisée et criminalisée, dans un contexte de guerre et de militarisation. C'est en partageant le quotidien des villages, en écoutant les récits des anciens, en percevant l'émotion collective lors des soirées que j'ai pu approcher les pratiques ordinaires, les transmissions et les formes d'engagement invisibles. Même inachevé, ce travail qui a duré trois ans a permis d'ouvrir quelques pistes d'analyse sur les mécanismes de résistance sociale, produits au sein de la population kurde, qui ont protégé et reproduit les ressources sociales et culturelles, ainsi que sur la capacité transformatrice de l'action collective. Le 11 juillet 1998, j’ai été arrêtée. Tous mes matériaux, carnets, disquettes, ont été confisqués. La police cherchait à obtenir les noms des personnes que j’avais rencontrées. J’ai refusé. Torture. Incarcération. Accusations. J’ai défendu l’autonomie de la recherche. La mienne a été arrachée. Criminalisée. Je parle d’elle comme une proche assassinée. Depuis plus de 27 ans.
Chères et chers collègues, j’ai ressuscité ma recherche disparue. Après un an d’incubation durant laquelle, assise devant le puits de ma mémoire, j’ai regardé vers le trou noir, et j’ai tiré vers la lumière les matériaux confisqués de ma recherche… Entretiens, notes, carnets. Je savais bien qu’à partir du seul souvenir, il serait impossible de restituer trois années de travail. Mais en écrivant, j’ai compris ce qui nous est arrivé.
Ça a été une expérience bouleversante, renversante … Intense mais aussi surprenante. J’ai compris que les souvenirs de ces matériaux n'appartiennent pas seulement au terrain, mais aussi à un autre contexte. Ils n’ont pas seulement été confisqués : ils ont été lus et répétés sous la torture. Les yeux bandés, je ne voyais pas les bouches qui les lisaient. Quand j’ai tiré du puits de ma mémoire un fragment de ces matériaux, j’ai senti l’odeur de la cigarette et une douleur immense. J’ai compris alors comment j’avais imprimé en moi ces matériaux, durant la torture. Des nuits et des jours durant, je les avais gravés en moi. En enterrant mes matériaux dans mes cellules. Aujourd’hui, ils font partie de moi. La torture, au lieu d’effacer, a eu l’effet contraire : elle a imprimé en moi la mémoire de mon étude. Ma recherche s'est littéralement incarnée, non plus objet d'étude externe, mais partie constitutive de mon être, accessible seulement au prix de la souffrance. Une incarnation douloureuse. Je suis ma recherche.
J’ai ouvert ses pages disparues. Mes pages… En écrivant, elle s’est transformée en notre récit. Mais plus j’ai avancé, plus cela est devenu difficile. Ma vie quotidienne a été perturbée. Durant des mois, je n’ai pas dormi plus que quatre heures. À force de ne pas céder, j’ai pu pousser, petit à petit, la réflexion, pour objectiver ma recherche blessée en moi, au lieu de la subir. J’ai ensuite affronté ma responsabilité dans cette confiscation. Bien que j'aie protégé les personnes qui m’avaient confié leurs expériences, je n’ai pas pu le faire pour les matériaux eux-mêmes. Tant de temps, tant de travail, pas seulement le mien mais surtout celui de mes interlocuteurs et interlocutrices qui avaient peur, mais qui avaient eu le courage de raconter. Leurs expériences ne constituent pas de simples matériaux de recherche mais des fragments d’une mémoire collective qui est vivant.
Chères et chers collègues. Je vais rendre au collectif ce qui lui est dû. Car j’ai sauvé ma recherche. Elle est sortie du puits. Elle n’y rentrera plus. Bientôt « Université Paris Cité Éditions » va la publier avec le nom de Lever la tête : l'enquête interdite sur la résistance kurde. Et sa ta traduction en kurde sera disponible bientôt.
Lever la tête résiste à l'effacement, témoigne contre l'oubli, maintient vivante la parole de celles et ceux qui ont risqué leur sécurité pour transmettre leur expérience.
Lever la tête est le résultat d’une résistance au pouvoir qui fait tout pour limiter les libertés académiques, mais aussi pour écraser, détruire la recherche et la chercheuse.
À partir du 16 février prochain, date de son lancement à Paris, ma recherche montera sur la scène. Elle prendra la parole : nous n’écouterons plus le discours judiciaire qui étouffe la voix réflexive des sciences sociales. À partir de là, rien ne sera comme avant.
Je prendrai le gouvernail et je rendrai la justice à cette histoire. Je serai plus fragile que jamais. Mais aussi plus forte que… Je serai avec vous.
J’ai besoin de vous pour cette traversée.
Bonne fin d’année,
Pinar
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