Découvrez CHLORE, un ambitieux projet portant sur la Construction historique des laboratoires d’observation de la radioactivité dans l’eau.

Mené par Benjamin Furst, docteur en histoire moderne, ingénieur de recherche à l’Université de Haute-Alsace (CRESAT, UR 3436), CHLORE aborde l’histoire des sites nucléaires, et notamment celle des essais nucléaires en Polynésie française par le prisme de la surveillance radiologique.

 

Il traite de la façon dont elle s’est construite des années 1960 aux années 1990, en particulier les rapports entre les sciences environnementales, le militaire et le politique, et ses héritages actuels. Ce projet a été porté par la Maison Interuniversitaire des Sciences sociales et des Humanités d’Alsace (MISHA) et la Maison des Sciences de l’Homme du Pacifique* (MSHP). Il a bénéficier du soutien financier du Réseau des Maisons des Sciences sociales et des Humanités (RnMSH)

Ce projet porté par la Maison Interuniversitaire des Sciences sociales et des Humanités d'Alsace | MISHA fut lauréat de notre appel à projets interdisciplinaires et inter-MSH en 2023.

Source : RnMSH

Le point de départ du projet

A l’origine de CHLORE, il y a les travaux du géographe Teva Meyer et de l’historien Renaud Meltz sur l’histoire des essais nucléaires en Polynésie française. Benjamin Furst les rejoint alors en 2019 en tant que cartographe, et développe le volet sur l’histoire environnementale nécessaire aux recherches, avec la dimension post-coloniale d’aménagement du territoire qui l’accompagne.

CHLORE naît ainsi de l’envie de soulever des interrogations liées aux effets d’un site d’essais nucléaires sur l’environnement et sur l’eau, des dimensions peu voire pas explorées jusqu’alors. 

« Il n’y avait rien sur les essais nucléaires français et la manière dont l’eau était un atout, un enjeu et une contrainte dans l’installation des sites nucléaires ; sur les impacts environnementaux au sens large et comment la radioactivité allait être suivie, monitorée, et allait par la suite nourrir les discours », expose Benjamin Furst.

Un accès aux archives parfois difficile

CHLORE bénéficie d’un effet d’aubaine. Après la fin du programme Histoire et mémoire du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP) en 2022, Emmanuel Macron et le président polynésien Moetai Brotherson décident d’une ouverture partielle des archives régaliennes. Benjamin Furst et ses collègues profitent de celles-ci, tout en mobilisant d’autres sources plus accessibles sur la question.

« Nous avons aussi fait face à des freins délibérés », indique le chercheur. « Certains centres de conservation d’archives ne mettent pas d’inventaire à disposition, voire prétendent qu’ils n’en ont pas. Accéder aux documents est très compliqué, et c’est d’autant plus regrettable lorsqu’il s’agit d’organismes publics. »

Les contextes historiques et politiques de l’époque expliquent en partie le secret autour des essais nucléaires français, encore aujourd’hui. Il en va de même pour la rapidité avec laquelle les structures d’observation de la radioactivité ont été mises en place, comme le découvre l’historien à travers les recherches menées dans le cadre de CHLORE. 

Faire vite

Benjamin Furst fait état d’un sentiment d’urgence. Sous la présidence de Charles de Gaulle, la France œuvre à se doter d’une force de dissuasion nucléaire. Le premier essai a lieu en 1960 en Algérie. La date du premier essai nucléaire français en Polynésie est fixée au 1er juillet 1966.

« Le CEP est créé en 1962. Le choix des deux sites des essais est décidé cette même année, puis les travaux commencent en 1963, mais le SMCB (Service mixte de contrôle biologique) n’est créé que début 1964 pour gérer cette question », déroule Benjamin Furst. « Fin 1964, on a encore quasiment aucune idée de ce qu’est l’environnement polynésien. » 

En moins d’un an, le personnel du SMCB doit être formé à faire des prélèvements malgré la méconnaissance de l’environnement des sites des essais. Des programmes qui vont à l’essentiel sont alors mis en place, notamment avec le Muséum d’histoire naturelle, pour envoyer des gens sur place établir un « point zéro » environnemental. 

Le premier essai aura finalement lieu le 2 juillet 1966, la météorologie de la veille n’y étant pas propice. « C’était, en tout cas, incompressible : début juillet 1966, hors de question de laisser plus de temps pour quelque chose d’assez secondaire que sont les études environnementales », fait remarquer le chercheur. 

Selon lui, le contrôle des conséquences environnementales des essais est avant tout un besoin politique : « Avant même les premiers essais, il y a des archives qui montrent que les dirigeants du CEP, à différentes échelles, considèrent que le contrôle de la faune et de la flore, c’est avant tout pour des questions politiques, pas vraiment des questions sanitaires. » 

Un discours ambigu

Les recherches menées via le projet CHLORE démontrent que c’est surtout la sécurité sanitaire des populations qui compte à l’époque. Si une espèce est choisie pour être contrôlée, c’est parce qu’elle est directement ou indirectement consommée par les populations polynésiennes. Contrôler l’impact des essais sur l’environnement en tant que tel n’est pas une priorité, mais plutôt une façon de produire des discours qui se veulent rassurants.

Dans un article paru en 2024*, Benjamin Furst parle du contenu de certains rapports, notamment du SMCB : « Sans surprise, cependant, ces rapports se veulent systématiquement tranquillisants. (…) Les conclusions nient ou minimisent tout impact durable sur les populations, y compris quand leur contamination est avérée. » 

Le chercheur parle d’une forme de « cynisme », qui sert le discours politique de l’époque. Pas question d’admettre des risques avérés pour la sécurité sanitaire des populations, ni d’admettre les échecs de certains essais, dont le tout premier, car les enjeux géopolitiques et militaires sont trop importants. Ce sont ces mêmes enjeux qui justifient un contrôle à l’étranger et les mêmes discours qui en résultent, comme l’a montré Manatea Taiarui, doctorant à l’UPF, l’Université de la Polynésie française, qui participe au projet.

De cela résulte une ambiguïté du discours public, qui vise à la fois à protéger absolument les populations via le contrôle de la chaîne alimentaire, mais qui se veut aussi très sécurisant et affirme une confiance totale en l’innocuité des essais. 

Le discours a peu changé aujourd’hui. Cependant, près de trente ans après le dernier essai français en Polynésie, la quasi-absence de radioactivité dans les prélèvements actuels sur les sites français est avérée. 

Une multitude de structures héritées de cette époque

L’un des premiers défis du projet a été de comprendre l’organisation des nombreux acteurs qui participaient à la surveillance. Déjà cités plus haut, il y a le Muséum d’histoire naturelle et le SMCB. On trouve aussi l’ORSTOM, l’Office de la recherche scientifique d’outre-mer, que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

Au sein du CEP, il y avait également le SMSR, le service mixte de sécurité radiologique, responsable de la prévision et de la surveillance des retombées atmosphériques et de la protection du personnel du CEP et des populations. Le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), qui existe toujours, faisait partie intégrante de ces services, comme du CEP dans son ensemble, tout en dirigeant un laboratoire distinct, le LESE.

Succédant à la Direction des centres d’expérimentations nucléaires, qui dépendait du Ministère des armées et dirigeait le CEP, le Département de Suivi des Centres d’Expérimentations Nucléaires (DSCEN) conserve les archives du SMSR et du SMCB.

Derrière ces sigles et acronymes ont existé des directives, des prélèvements, des laboratoires, des analyses et de nombreux rapports, mais aussi des histoires humaines et scientifiques. C’est tout cela que s’est appliqué à explorer CHLORE, à travers une approche fortement interdisciplinaire. 

« C’est un des côtés sympas, enthousiasmants et stimulants de l’histoire environnementale : nous sommes poussés presque obligatoirement à l’interdisciplinarité. Comme nous travaillons sur des objets environnementaux « naturels », physiques, nous sommes obligés de nous acculturer et d’en apprendre plus sur le fonctionnement des écosystèmes, avec de l’hydrologie, de la physique, de la chimie… », explique Benjamin Furst.

La suite du projet

CHLORE devrait se poursuivre jusqu’au mois d’août 2026, et notamment étudier les mêmes aspects que ceux cités ici, mais pour la centrale électrique Fessenheim. 

Le parallèle est en effet assez flagrant entre les essais nucléaires en Polynésie et la centrale nucléaire de l’Est de la France : temporalité quasi-similaire, forte dimension internationale et importance de l’eau. 

Benjamin Furst souhaite aussi développer une base de données dans une logique de science ouverte : « Nous allons pouvoir recenser ce croisement des espace-temps et des acteurs du contrôle radiologique. Nous allons l’alimenter à partir de nos cas d’étude, et l’ouvrir aux autres chercheurs et chercheuses qui travaillent sur les sites nucléaires et pourront les compléter. L’idée, c’est d’avoir une vision exhaustive et de faciliter les comparaisons entre les espèces, les acteurs, les lieux choisis et la temporalité du contrôle sur des sites nucléaires. »

* La MSHP est depuis sortie du RnMSH

* Benjamin Furst. Construire un laboratoire de suivi de la radioactivité dans l’océan Le cas polynésien pendant les essais nucléaires dans l’atmosphère (1966-1974). Riseo : risques études et observations, 2024, 2024 (2), pp.8-19. hal-05119177